Avis au marins du Var : Témoignage d’une autre époque.

 

 

« Monsieur le président,

Mesdames et Messieurs les administrateurs du Club Var mer (Section nautique du Stade Laurentin)

 

Les petits enfants aussi peuvent s’asseoir en rond et écouter en silence

 

Je viens d’apprendre avec plaisir, que vous avez honoré, mon oncle Jean Paul Seguran, du titre de fondateur, à l’occasion de l’inauguration de vos nouveaux locaux. J’en suis très heureux et très fier, mais vous devez savoir qu’il est beaucoup plus que cela.

 

Jean Paul Seguran, surnommé Nepo par ses nombreux amis, (du nom du légendaire Jean Népomucène archiduc-navigateur, non conformiste, éphémère Roi de Bulgarie sinon de Bohême et disparu en mer en 1911), n’est pas le fondateur de votre Club au sens étroit du mot mais plus que cela, il a laissé la trace d’exploits qui pourraient en faire un personnage de légende, une sorte de Maurin des Maures de ce qui, autrefois, était une petite Camargue, du temps où le Var divaguait entre lagunes, bras morts, îles à la végétation sauvage et amphibie avant de se jeter dans la baie en un véritable delta, c’était en un mot un héros éponyme, digne de chroniques rabelaisiennes.

 

 

Ses hauts faits sont nombreux :

 

A la fin des années trente, entouré d’amis alors adolescents il écumait la baie à bord de son voilier, en équipées fameuses.

Il fut un jour, drossé par la tempête sur les rochers du cap d’Antibes, le voilier y laissa sa quille. Des pêcheurs ayant récupéré le lest en plomb, rare et coûteux en ces temps, Nepo sût le retrouver en visitant les pêcheurs un à un, car il les connaissait tous.

 

Il était le seul à ma connaissance, à avoir traversé la baie à la nage, de la « Pointe du Var » au Cap d’Antibes, à peine accompagné de quelques amis sur une périssoire

 

Au début des années cinquante, il construisit de ses mains un kayack (orthographié tel quel) entoilé qui sera bien plus tard le premier à être inscrit sur les livres du CVM (Club Var mer).

Sur cet esquif délicat, il traversait la barre houleuse de l’embouchure du Var, « presque » par tous les temps, (bien avant que les CRS ne tentent de l’en empêcher), pour aller à la pêche sous marine, dans les rochers qui bordent l’aéroport. Véritable Nemrod aquatique il en ramenait à foison des loups, des mulets (muges) des poulpes et des congres dont nous nous régalions.

 

Toujours avec ce kayack, il sauva de la dent des requins, (eh oui, ce n’est pas une légende ni une galéjade, mais une vérité bel et bien attestée) deux touristes belges en perdition dont l’embarcation avait été attaquée par des squales égarés là, juste à l’embouchure à peu près à l’endroit où se trouve maintenant votre Club.

Il fut ainsi, sans le savoir,  le héros des «dents de la mer» vingt ans avant que le film d’épouvante ne soit tourné. L’affaire était sérieuse, un des touristes y laissa une jambe !

 

Sa gentillesse, son savoir-faire, sa faconde méridionale lui assurèrent toujours beaucoup de succès dans les relations humaines et il a toujours beaucoup d’amis.

 

Je ne vous dirai pas non plus comment il explora les avens, les grottes et les gouffres qui parsèment les montagnes calcaires de notre arrière pays, avec pour tout éclairage, une bougie _ bougie qu’il abritait dans sa bouche avec des allumettes lorsqu’il franchissait en apnée les siphons.

 

Je ne vous conterai pas non plus ses exploits de résistant ni la peur qui l’étreignait, lorsqu’une de ces sinistres tractions-avant noires de la gestapo pointait son capot et ses enjoliveurs de roues jaunes au carrefour de la Corniche d’Agrimont, près de sa demeure l’Oustalet (dans le toit duquel était dissimulé un émetteur clandestin). Non cela, Monsieur le Maire de Saint Laurent vous le conterait mieux que moi.

 

Je ne vous dirai pas comment, instituteur débutant, dans nos hautes vallées qu’il ravitaillait en poissons laurentins il marcha toute une nuit pour prendre son service à l’heure un lundi matin…

je n’insisterai pas sur ses qualités de poète, de grammairien, de philologue et de mathématicien ; elles sont de notoriété publique mais sur ses hautes compétences en matière de bridge ? Elles sont en effet aussi aux origines de votre Club.

Une équipe de parents et d’amis s’était formée autour de lui pour bénéficier de ses compétences ; composée de bridgeurs acharnés, elle se réunissait presque tous les Week-End chez l’un, chez l’autre ou bien dans cet établissement dont il me faut vous parler. Le « Week-End »

 

Endroit idyllique, sauf aux esprits chagrins, trop attachés aux petits aspects mesquins de la vie quotidienne. C’était le seul établissement de la baie entre la route et la plage à disposer d’autant de verdure, délicieusement abrité au milieu d’une végétation fournie de bambous, de cannes, de figuiers et de lauriers roses.

Ce restaurant-bar-plage avait été construit pièce après pièce, morceau après morceau par un autre authentique héros rabelaisien, le très haut, très puissant et très authentique Seigneur Alain, Baron Rohault de Fleury, issu de la famille qui donna à la France un ministre de Louis XV et l’archevêque de Paris, constructeur du Sacré-Coeur de Montmartre. Des revers de fortune l’avait poussé avec sa mère la Baronne et ses deux sœurs Charlotte et Nicole sur ces rivages hospitaliers, au climat doux et accueillant.

 

Le restaurant aux toits de tôles ondulées, aux plafonds de canisses et aux parois vitrées (selon la mode de construction des senas) était pour nous, enfants, un lieu mystérieux, plein de recoins insondables et d’odeurs exotiques ; D’autant que le passage derrière le comptoir nous était formellement interdit. L’adduction d’eau étant défectueuse, il arrivait qu’aux tempêtes d’équinoxe, une grenouille (ou une crevette) sortit du robinet pour plonger dans le verre de pastis. Ces faits, merveilleux pour les petits citadins que nous étions, renforçaient davantage encore le prestige de l’endroit, à nos yeux.

 

Le Baron Alain nous impressionnait aussi beaucoup. Machiniste, cascadeur, conducteur de stock-car, spécialiste d’effets spéciaux dans les films, tournés à la Victoire, il avait plusieurs fois amené les équipes de tournage, avec leurs prestigieuses vedettes au Week-End. Le passage de « Tamango » avait enrichi la maison, d’arcades, de plâtres et d’escaliers tropicaux.

Monsieur Alain ne se déplaçait qu’en décapotable, une Trefle Citroën de 1925, aménagée et avec laquelle il prétendait avoir traversé l’Estérel sans batterie (il l’aurait perdue en sortant de Fréjus, et s’en serait aperçu avant Cannes ! ) les mécaniciens avisés qu’étaient nos pères mettaient doucement en doute, mais comme le Baron avait eu les honneurs de la presse pour un excès de vitesse au volant de sa Torpedo sur la route de l’aéroport, nous les enfants ne nous doutions de rien.

Je me trouvais alors être l’aîné d’une bande de garçons, Alain et Pilou Millet, mes cousins Bernard et Gilbert Séguran, Gérard et Eric Andrau mes deux frères ; Robert Utwillers, Bob Justice le neveu du Baron auxquels se mêlaient quelques rares filles : Monique et Jacqueline Valdois, Paule Andrée Casabianca, Chantal Justice et sa cousine et j’en oublie…

 

La bande jouait dans les lagunes et les roseaux, elle admirait les matchs de « volley » des grands, sur le terrain jouxtant le Restaurant, qu’ils avaient aménagés eux-mêmes derrière le « mur de l’atlantique ». Les étés rythmaient les années avec le retour régulier des touristes migrateurs, des musiciens belges, du prestidigitateur helvète, d’ouvriers parisiens et même …… (coupé dans le texte)

 

L’hiver, les parties de pétanque homériques, où la psychologie comptait autant que l’adresse occupaient l’espace déserté. J’allais vers mes dix-huit ans et nous n’étions plus tout à fait des enfants, nous partions en de folles cavalcades sur nos mobylettes pétaradantes, avec les filles en croupe, vers Vence, Grasse et d’autres lieux lorsque ce Paradis terrestre fut menacé, des bruits d’expulsion, de destruction courraient.

 

Au printemps de cette année, je fus invité par un camarade de Lycée, comme moi fervent kayakiste, au Club de la Mer à Nice, et là dans un coin du hangar étaient empilées plus d’une vingtaine de périssoires en compressé, lourdes et peu maniables, destinées au Kayak-Ball. Toutes ou presque prenaient l’eau et le Club de la Mer les donnait pour une somme symbolique à qui voulait les emporter.

J’en parlais aux copains du « Week-End » et nous décidâmes le Baron à venir les charger sur son camion (il en avait alors un). Mes Kayacks furent repeints, maladroitement calfatés et remisés sur la plage.

Un Garde-champêtre vint alors voir Monsieur Jean Beilhartz (il aidait à l’époque la Baronne de Fleury – mère – ) à gérer le restaurant et expliqua que les kayaks ne pourraient rester sur la plage sans autorisation municipale.

Monsieur Jean nous conseilla de « monter » un club officiel, afin d’obtenir cette autorisation et peut-être un terrain. Étant le plus âgé des adolescents, habitué à endosser les responsabilités pour la bande, je me chargeais des démarches. J’allais voir Monsieur Buccalo, le Président du Stade Laurentin, qui nous accepta comme l’une de ses sections. Le terrain nous fut alors attribué par la Mairie. Monsieur Marius Trastour, canoéiste et horticulteur connu et influent, devint le premier Président de ce que nous avions baptisé le Club Var-Mer. Au rouge et or, couleurs de la Provence, Monsieur Trastour préféra le jaune et vert, marqué des régiments de Chasseurs Alpins de la région. Voilà l’origine des premières couleurs du club, peut-être en avez vous changé depuis ?

 

Les premiers statuts, ou plutôt règlement intérieurs de la section étant rédigés et acceptés, il nous fallut construire un hangar. Je trouvais de vieilles baraques Adrian dont le Collège technique Pierre Sola (où mon père enseignait) voulait se débarrasser. Le camion du Baron servit encore beaucoup et l’hiver fut passé à construire le hangar. Mais déjà mes études me prenaient trop et je me détachais du noyau fondateur.

Monsieur Jean était la cheville ouvrière : il gardait le club, l’aménageait, en assurait le goudronnage du sol (ce qui aggrava peut-être le mal qui le rongeait et accéléra plus tard sa fin douloureuse).

De véritables kayackistes de rivière quittèrent le Club de la Mer et firent du CVM un club de kayack renommé, des compétitions furent organisées. La première fut la descente du Var « -La Manda- Saint Laurent », la chose était alors possible même pour les débutants car les barrages n’existaient pas. Une section de dériveurs fut constituée et le CVM envoya trois d’entre nous s’initier à la voile à l’école du distingué yachting Club de Villefranche / Mer mais une fois munis de notre beau diplôme de maîtres barreurs, nous ne fûmes guère doués pour initier les autres.

 

En 1968, à la fin du mois de Mai, par un violent Mistral, le club brûla, avec l’ancêtre de tous les kayaks, celui de Jean Paul Seguran, les dériveurs furent sauvés in-extremis et tout fut à refaire.

La Mairie nous accorda alors un hangar moderne en tôle qui plus tard fut déplacé vers l’ouest à la hauteur des « Flots Bleus ».

 

Puis le « Week-End » fut détruit pour laisser place au rivage désertique et bétonné de Cap3000 et Monsieur Jean mourut. La bande de copains se dispersa seuls les Valdois restaient assidus au club,  tandis que Jean Paul Seguran y laissait son Grand-Duc, après avoir fait don d’un Vaurien à la section voile du CVM.

Je me mariais alors et partit enseigner l’Histoire loin de Nice… vous connaissez la suite puisque c’est vous qui l’avez accomplie.

 

Et c’est pour tout cela, que je vous prie, Monsieur le Président, Mesdames et messieurs les Administrateurs (et tous les petits enfants assis sagement en rond) de recevoir, avec mes vœux de prospérité pour que le CVM s’épanouisse et continue encore longtemps dans ses nouveaux locaux, l’expression des sentiments sportifs d’un « ancien » (pas si vieux que ça). »

 

Jean-Pierre Andrau

 

 

Le club ou la structure dans laquelle vous pratiquez

 

Historique

 

1930  Une bande de mordus de la mer se réunissent pour former un groupe à l’embouchure du Var.

Récupération de constructions préfabriquées (abris pour prisonniers de guerre).

Création du Club Var Mer en kayak majoritaire et quelques voiliers. Ils fabriquaient eux-même leurs kayaks (ainsi que les moules).

Un premier incendie détruit les installations et le matériel. Avec courage ils mettent en place un préfabriqué offert par la mairie sur le même emplacement. Le club tourne normalement (adhérents kayak et voile).

1968    Puis nouvel incendie. Là, la mairie construit un hangar métallique en bordure de plage avec un terrain de volley. Au niveau kayak et voile, : résultats en compétitions.

En Novembre, coup de mer, le hangar est pris par la mer.

La construction métallique est démontée pièce par pièce puis redressée et repeinte. Avec une équipe d’adhérents le club est réinstallé sur l’emplacement d’origine. Essor de la voile par rapport au kayak.

Construction d’un port abri dans lequel il y a 6 croiseurs (6m) + quelques voiliers.

Bon essor du club (environ 50 kayakistes et 130 voileux)

1980   Construction de la station d’épuration, démolition du club. Locaux en dur mis à disposition du club. Le club s’oriente vers le catamaran (achat d’un Hobie Cat 14)

Le club compte alors environ 750 licenciés.

 1982  Inauguration des nouveaux locaux. Vitesse de croisière avec l’achat de catamarans de sports, matériel de sécurité, locaux techniques, terrain volley, buvette, atelier, salle de réunion : un véritable club avec organisation de régates.

A la création du port de St Laurent, apparition d’une nouvelle activité au club : les croiseurs.

Aujurd’hui (à l’époque où fut rédigé le texte) Les activités du club sont kayak, optimist, catamaran et croiseur. Organisation de 4 régates officielles par an (reconnues par l’école française de voile)

Moyenne de 400 adhérents par an.